Une drogue dévastatrice accessible sur le Web

Une drogue dévastatrice accessible sur le Web
En tapant les mots «MDPV»

Arrivés sur le marché clandestin canadien au cours des derniers mois, les sels de bain, une drogue synthétique hallucinogène, sont de plus en plus populaires auprès des consommateurs. Et facilement accessible de surcroît. Quelques recherches sur Internet ont permis au GranbyExpress.com de confirmer que quelques mots, forts simples, écrits dans un moteur de recherche suffisent pour avoir ces substances pratiquement livrées sur un plateau d’argent.

En tapant les mots «MDPV», «méphédrone» et «méthylone», trois substances utilisées dans la fabrication des sels de bain, une drogue aussi connue sous le nom de meow-meow et plant feeder, dans un moteur de recherche, l’internaute peut rapidement accéder à des sites de vente d’«engrais» en ligne situés en Asie, en Europe, aux États-Unis et aussi près qu’à Toronto, au Canada.

Si les sites vantent (peu) les vertus agricoles de ces substances, qui sont vendues (à 17$ US le gramme) afin d’être utilisées à titre d’engrais, les administrateurs de ces domaines prennent bien garde d’inscrire en rouge et en lettres majuscules «que ces produits vendus ne sont pas pour la consommation humaine».

De nombreuses closes inscrites dans les sections «Termes & Conditions» et «Envoi & Retours» laissent toutefois pantois pour un produit vendu comme de l’engrais. «Tous nos paquets sont discrets, sans marques ou étiquettes, portant seulement notre logo et les conditions d’utilisation», lit-on. Les administrateurs avisent aussi leurs clients de vérifier les lois en vigueur dans leur pays. «Nous n’expédierons pas de produits qui sont considérés illégaux dans votre pays.»

De l’engrais, vraiment?

Pour Benoit Archambault, gestionnaire du laboratoire du Service d’analyse des drogues chez Santé Canada, l’utilisation de l’appellation «engrais» ou «sels de bain» ne sert qu’à déjouer les autorités policières et frontalières. «Si j’importe des sels de bain, ça parait moins mal que si j’importe du méthylone. Ça, ça sonne des cloches, lance-t-il. S’ils mettaient sur Internet que c’est une drogue avec tels et tels effets, ça passerait un peu moins bien.»

Du côté de la Sûreté du Québec, l’accessibilité de ces substances sur le Web préoccupe, mais jusqu’à un certain point. «C’est un peu comme les commerces qui vendent du matériel hydroponique. Est-ce qu’on va se poster dans le stationnement et suivre tout le monde parce qu’on sait très bien qu’ils vont peut-être se partir une serre? C’est trop vague comme champ de recherche. On fonctionne beaucoup plus avec des informations anonymes du public. C’est ce qui donne des résultats», indique Aurélie Guindon, porte-parole de la Sûreté du Québec de l’Estrie.

Le MDPV

Les sels de bain ont fait leur apparition dans les résultats obtenus par le chimiste Benoit Archambault au début des années 2010. Depuis le 1er janvier 2010, sur les 1 292 échantillons analysés en date du 26 novembre 2012, 1 191 comprimés contenaient du MDPV (méthylènedioxypyrovalérone), une substance récemment ajoutée à l’annexe 1 de la Loi réglementant certaines drogues et substances, criminalisant ainsi la possession, l’importation, le trafic et la production de ce stupéfiant. Malgré cette criminalisation, le MDPV est facilement accessible sur le Web.

«C’était surtout du MDPV qu’on voyait dans les analyses. C’est logique. Je me mets à la place d’un trafiquant et je serais plus porté, pour des effets similaires, à utiliser une substance qui est légale», indique le chimiste. Quant au méthylone, il entrait dans la confection de 52 échantillons et le méphédrone a été décelé dans 30 analyses.

30 minutes d’euphorie

Les MDPV et tous les sels de bain sont considérés comme des analogues des amphétamines. Si les effets des amphétamines sont bien connus, ceux des sels de bain le sont un peu moins. Sous forme de comprimés, les sels de bain ressemblent aux méthamphétamines. À cause de leurs effets, les sels de bain sont toutefois inclus dans la même catégorie que l’héroïne et la cocaïne. «Dans les 30 premières minutes, c’est vraiment un effet euphorisant que ressent le consommateur. Ça lui donne de l’énergie. Avec ça, il a un sentiment de puissance et la personne ne ressent plus la douleur», explique Cindy Bourassa, intervenante à l’Envolée, un centre de désintoxication situé à Shefford.

Une fois les premiers effets passés, le consommateur est sujet à de fortes hallucinations, de forts épisodes de paranoïa et peut avoir une vision embrouillée. «Il peut aussi être très agressif et devenir combattif. Quand on parle d’hallucinations et de paranoïa, c’est déjà quelque chose d’inquiétant, mais lorsqu’on sait que cette substance provoque des épisodes très forts, ce l’est encore plus», ajoute Mme Bourassa. L’effet euphorique très court favoriserait aussi la dépendance rapide à cette substance.

Jouer à la roulette russe

Pour Benoit Archambault, les gens qui consomment de la drogue ne savent jamais ce qu’ils prennent. «Ils peuvent penser se faire vendre de l’ecstasy ou des sels de bain, mais est-ce vraiment ça? Si oui, c’est quoi la quantité à l’intérieur? Ça a été coupé avec quoi? C’est toujours jouer à la roulette russe», indique-t-il.

Les comprimés que reçoit Benoit Archambault aux fins d’analyse contiennent généralement entre 10 et 60 milligrammes de drogue. «Un comprimé, si on fait référence à un comprimé de Tylenol, c’est 250 mg. On a besoin de mettre autre chose pour que le comprimé ne soit pas trop petit», note le chimiste de Santé Canada. Généralement, c’est de la caféine qui est ajoutée ou encore de la cellulose ou du lactose. «Toutes substances qui ont l’aspect d’une poudre blanche, qui ne sont pas très chères à l’achat et qui peuvent aussi donner des effets stimulants.» L’expert réfute aussi les légendes urbaines qui racontent que les producteurs incorporent du poison à rat ou de l’AJAX dans leur mélange. «On analyse plusieurs milliers d’échantillons par année et ce qu’il faut souligner c’est que, très rarement, on retrouve des substances qui sont nocives pour la santé.»

«Ce qui rend la substance très complexe, c’est qu’il n’y a aucun producteur qui est capable de la produire au même dosage. C’est une substance composée de mélanges de stimulants synthétiques dont du méphédrone et du méthylone», ajoute Cindy Bourassa.

Malgré le démantèlement d’un important réseau de production et de distribution de MDPV dans la région en novembre dernier, l’intervenante indique que l’Envolée n’a pas eu de demande de services en lien avec les sels de bain. «J’aurais envie de dire heureusement! Par contre, je pense que ça va finir par arriver, d’autant plus que des laboratoires ont été démantelés dans le coin, ça m’amène à croire qu’on pourrait avoir cette clientèle-là», conclut-elle.

Rappelons que le 8 novembre dernier, 14 individus ont été arrêtés en lien avec une vaste opération menée par l’Escouade régionale mixte-drogue de l’Estrie. L’enquête a démontré que le réseau avait la capacité de produire et d’écouler sur le marché noir 20 000 comprimés par semaine.

 

Du 1er janvier 2010 au 26 novembre 2012, le laboratoire du Service d’analyse des drogues chez Santé Canada a analysé 1 292 échantillons.

1 191 MDPV

52 Méthylone

30 Méphédrone

6 Méthyl Éthyl Cathinone

5 Méthcathinone

4 Fléphédrone

4 Ethylcathinone

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