Projet «Amitibi»: nos jeunes à la rencontre du «peuple invisible»

Conditionnés à la surconsommation, à la culture pop et au confort de la vie à l’occidental, les jeunes de trois écoles de la région ont vécu le choc de la réalité autochtone. À bord d’un autobus scolaire, ils ont roulé dix heures jusqu’au fond de l’Abitibi pour aller à la rencontre d’une société dépossédée et ignorée, le tiers-monde du Québec.

 

Ils ont 14, 15, 16 ans, 29 élèves des écoles secondaires J-H-Leclerc, Jean-Jacques-Bertrand et Haute-Ville réunis le temps d’un voyage pour lequel GranbyExpress.com les a accompagnés.

 

Kitcisakik, le «peuple invisible» de Richard Desjardins, n’a même pas le statut de réserve autochtone. Ils sont quelque 430 illégaux, squatteurs de leur propre terre, à occuper un secteur de la réserve faunique La Vérendrye près de Val-d’Or.

 

Alors qu’un petit barrage hydroélectrique meuble le cœur de leur village, les résidents doivent alimenter des génératrices en gaz pour obtenir de l’électricité. Entre la petite école et la garderie, un bloc sanitaire fournit douches et toilettes à toute la communauté, privée aussi d’aqueduc.

 

Dans un tel contexte, le choc des cultures est inévitable. Dès l’arrivée de l’autobus, les jeunes se lancent dans un rallye à travers le village. Comme les réponses sont écrites en algonquien, pas le choix d’entrer en contact avec les gens pour trouver des traducteurs.

 

Accueillants et généreux, tous collaborent avec plaisir. Tous sauf un petit bonhomme haut comme trois pommes qui s’acharne de toutes ses forces à lancer des pierres à un groupe de visiteurs. Une véritable petite boule d’agressivité que personne n’arrive à raisonner, jusqu’à l’intervention d’Esaïe. En un rien de temps, le jeune homme parvient à amadouer le petit Jayden qu’il fait grimper sur son dos.

 

«C’est vraiment beau de voir que malgré leur petite misère, ils réussissent à être heureux, à avoir un vrai sourire», philosophe le jeune Esaïe encore secoué par son nouvel ami.

 

D’autres élèves comme Rosalie ont profité de leur rallye pour réaliser leur bonne action. «On a aidé une dame qui devait sortir des choses de sa maison», raconte-t-elle, fière de ce geste de solidarité.

 

Mais tout ne se fait pas aussi simplement quand de jeunes blancs moulés dans une culture américanisée débarquent dans un territoire aussi carencé. Une jeune fille du groupe, vêtue d’une camisole décolletée se fait rapidement rabrouer par ses compagnons.

 

Ils cherchent à lui faire comprendre qu’il n’est pas très prudent d’en montrer autant alors qu’on connaît les problèmes sociaux dans le secteur. Elle finit par consentir à porter une veste après l’intervention de la responsable Nicole Beaudoin, animatrice de vie spirituelle et communautaire de l’école Haute-Ville.

 

La violence et les abus font encore partie de la vie quotidienne dans certaines familles de Kitcisakik, mais la situation tend à s’améliorer. Dans une conversation émouvante, Louisa, une femme sage de la communauté partage son passé marqué par des agressions dans les pensionnats de religieuses, la violence de son mari et même celle de ses enfants.

 

«J’ai vécu la violence physique, psychologique, économique, sexuelle», énumère-t-elle avec une étonnante sérénité. Une violence qui l’a conduite à l’alcoolisme et qu’elle tient maintenant loin d’elle, alors qu’elle ne boit plus du tout depuis plusieurs années.

 

Pour bon nombre de jeunes du voyage, Louisa a été la figure la plus marquante. D’une grande ouverture et d’une sensibilité contagieuse, elle a tiré des larmes à plusieurs élèves invités à se confier.

 

Celui qui veille à l’organisation de l’accueil à Kitcisakik, c’est Daniel Lemieux. Un jeune animateur communautaire dont les parents habitent Cowansville.

 

Pour lui, ces visites sont l’occasion de faire voir les autochtones de façon positive et de leur permettre de travailler. «C’est nouveau pour eux, il faut toujours chercher du nouveau personnel parce qu’on ne sait pas s’ils vont être là!», mentionne celui qui travaille très fort pour inculquer le sens de l’assiduité à ses collaborateurs.

 

À Pikogan et au Lac Simon, deux réserves aux prises avec de nombreuses carences, plusieurs intervenants tentent aussi de tirer les communautés vers le haut.

 

Parmi eux, le danseur traditionnel de style «grass», Malik Kistabish a laissé une forte impression aux élèves. «Je suis content de pouvoir montrer que les Indiens ce n’est pas juste les barrages, ce n’est pas juste les cigarettes et ce n’est pas juste des alcooliques», a-t-il témoigné avant de présenter deux démonstrations de danse.

 

Véritable exemple de prise en main, le père de famille a raconté avoir effectué un virage dans sa vie en découvrant sa passion pour la danse. «Pour être danseur, il faut observer certaines règles comme ne pas boire d’alcool», souligne-t-il. Cette passion revêt un caractère sacré qui lui a permis de trouver un sens à sa vie et de renouer avec sa culture.

 

André Mowatt est agent de développement pour Pikogan, une communauté de 900 membres, dont 560 résidents. Comme ils ne sont propriétaires d’aucun terrain, ni d’aucune maison, ils n’ont pas le droit de bâtir sans l’autorisation d’Ottawa. Leur village ne compte qu’environ 160 unités d’habitation. On peut compter sur les doigts d’une main le nombre annuel de nouvelles constructions.

 

Au cours d’une conférence à saveur historique, André Mowatt a raconté les étapes qui ont mené à la quasi-extinction de son peuple par les blancs. «Est-ce que vous nous voyez comme des ennemis ou des amis?», lui demande Marie-Ange, une élève de Jean-Jacques-Bertrand. «Si je pensais comme ça, je ne serais pas ici», répond-il.

 

Cette ouverture envers eux, la nouvelle génération d’une société qui a asservie et dépossédée le peuple Anicinabe, a touché plusieurs jeunes.

 

Des chenilles devenues papillons

Ce voyage «Amitibi» est organisé depuis cinq ans par Nicole Beaudoin, de l’école secondaire Haute-Ville. Dans son projet, elle a ouvert la porte à J.-H.-Leclerc et Jean-Jacques-Bertrand. Les jeunes, qui y participent, sont ceux qui démontrent une ouverture particulière à ce type d’immersion et de solidarité, mais aussi à des jeunes en difficulté.

 

«Il y en a qui nous sont référés pour essayer de leur faire voir autre chose, de les brasser ou de leur permettre de trouver un sens à leur vie», explique-t-elle. Certains sont des «cas problèmes», vivent des difficultés familiales ou sont des victimes d’intimidation.

 

La recette obtient des résultats spectaculaires. Une élève en particulier, qui en était à son second voyage, a connu un déclic en Abitibi. «L’an dernier, il fallait la surveiller de près, elle pensait au suicide et voulait passer à l’acte», révèle Lise Roy qui se charge de l’organisation du côté des élèves de Farnham.

 

Au cours du retour en autobus lundi, l’enseignante de J.-H.-Leclerc Claire Bergeron, qui accompagnait le groupe, a livré ses observations à plusieurs élèves. «Au début du voyage, vous étiez des chenilles dans leur cocon et aujourd’hui, vous êtes devenus des papillons.»

 

 

Malik Kistabish, de Pikogan, a laissé derrière lui les problèmes d’alcool et de drogue pour se consacrer à la danse «grass».

 

 

Louisa, une aînée de Kitcisakik, a touché le cœur plusieurs personnes, dont la jeune Alexandra et l’enseignante Claire Bergeron.

 

 

Tout juste à côté du centre communautaire de Kitcisakik, au cœur du village, se trouve un petit barrage hydroélectrique, alors que la communauté n’a pas accès à l’électricité!

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