En région, l’amour en ligne sous contrainte

SOCIÉTÉ. Ce ne sont pas les candidats amoureux qui manquent dans les grands centres que sont Montréal et Québec sur les applications de rencontre, profitant d’un large bassin d’utilisateurs parmi ses plus de cinq millions d’habitants. Or, en région, on assiste à une tout autre réalité avec des plus petites communautés…qui sont très éloignées des métropoles. Est-ce déjà un échec annoncé pour ces individus sur les plateformes ?

Ce texte est le premier d’une série de deux articles sur le “dating” en région

Selon le coordonnateur du projet MACLiC (Cartographier les idéaux amoureux et intimes contemporains du Canada) à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Noé Klein, la réponse est oui.

« Sur mon terrain de recherche sur les applications de rencontre à Montréal, les personnes que j’ai interrogées sont claires: la notion de distance est assez importante pour les gens des grands centres. Il y a beaucoup de personnes qui ne se voyaient pas regarder dans un rayon de plus de dix kilomètres, donc accessibles sur l’Île de Montréal en transport en commun », avoue le doctorant en sociologie.

Un candidat habitant en région est une « contrainte » pour eux, étant à plusieurs dizaines de kilomètres. Ce critère s’ajoute à d’autres éléments (le travail, l’orientation sexuelle et le désir d’enfant) évalués dès le départ, avant même qu’un regard approfondi ne soit porté sur le profil.

Le grand bassin de Montréal et Québec amène les utilisateurs de ces territoires à enchaîner les conquêtes et être moins sérieux dans les relations. Seuls ceux qui cherchent quelque chose de concret sont prêts à faire des concessions, comme élargir leur rayon, fait valoir M. Klein. Cependant, ils se font rares.

« J’ai déjà rencontré des personnes qui ont eu des relations avec des personnes aux États-Unis. Elles cherchaient quelque chose de très spécifique et la distance était un critère secondaire par rapport à l’importance de leur relation », souligne-t-il.

Il y a beaucoup d’attentes par rapport aux relations intimes, une sorte de pression sociale où on a l’impression que c’est par cela qu’on va s’accomplir.

– Noé Klein, doctorant en sociologie

Enjeux

En région, le bassin de partenaires potentiels est limité. En quelques heures, certains ont déjà fait le tour des profils dans un rayon restreint. À l’inverse, dans les grands centres, les utilisateurs n’ont besoin que de quelques minutes pour voir apparaître de nouveaux visages.

« Les individus en milieu rural vont ressentir de la lassitude. Ils vont avoir l’impression que ça ne fonctionne pas, que ça demande énormément d’énergie. […] Ça va générer de la frustration et un cercle vicieux. Même en prenant une pause en attendant que les profils se renouvellent, tous ces éléments vont revenir », affirme Noé Klein.

Les répercussions peuvent aller plus loin, en entraînant une perte de confiance en soi chez les utilisateurs en région, selon ses dires. « Les applications de rencontre sont un fort investissement émotionnel. […] Il y a beaucoup d’attentes par rapport aux relations intimes, une sorte de pression sociale où on a l’impression que c’est par cela qu’on va s’accomplir. […] Malheureusement, on présente les applications de rencontre comme un outil incontournable et garanti de nos jours. »

Pas tout noir

Si les applications de rencontre présentent plusieurs défis en région, elles comportent aussi certains avantages.

« Toutes les personnes qui vont chercher une relation seront pratiquement toutes là. Ça fait une mise en lien plus rapide. Le contexte est justement pour faire des rencontres. Donc, si on a un match et que ça se passe bien, l’avantage est qu’il y a une pléthore d’étapes franchies. On n’a pas besoin de prospecter davantage et de miser sur le hasard. […] Il y a aussi le fait que ça permet d’élargir son cercle de recherche sans se déplacer physiquement », admet le coordonnateur du projet MACLiC à l’UQAM.

Répercussions méconnues

Et pour les désavantages ? « En faisant le tour du peu d’individus autour [en région], on est conscients qu’on peut être vite exposés aux gens tout près. Ils pourraient ensuite nous connaître de près ou de loin. Ainsi, on va plus se limiter sur ce qu’on est prêt à afficher sur notre profil », renchérit-il.

Les habitants des zones rurales ne sont pas les seuls à se limiter de cette façon. Les gens moins diplômés font de même, d’après une étude menée par le Pew Research Center en 2020. Ces derniers se disent « particulièrement enclins » à considérer les sites et applications de rencontre comme « un moyen dangereux de faire des rencontres », montrent les résultats de l’institut. Un fait qui peut en surprendre plus d’un.

« Les moins diplômés vont être confrontés à une barrière: la mise en avant de soi, surtout des compétences. On n’a pas forcément l’aisance d’un titulaire d’un baccalauréat qui peut défiler ses nombreuses qualités », conclut le doctorant en sociologie.